La BCE et la grande expérience monétaire

Parmi les banques centrales, cette semaine, c’est la BCE qui a mené la danse. Après avoir déçu les investisseurs en décembre dernier en annonçant des mesures supplémentaires un peu trop molles, Mario Draghi semblait cette fois décidé à ne pas commettre la même erreur.

La BCE se retrousse les manches

La BCE a donc annoncé une série de nouvelles mesures :

  • Son principal taux d’intérêt a été abaissé à 0%, le taux de dépôt à -0,4% (de respectivement 0,05% et -0,3%)
  • Le montant mensuel dédié au programme de rachat d’obligations a été relevé de 60 milliards euros à 80 milliards
  • En plus des obligations d’État, la BCE va racheter également des emprunts d’entreprises de qualité.
  • Un nouveau programme sera lancé, qui autorise les banques à emprunter pour une longue période (4 ans) à la BCE à un taux qui peut baisser jusqu’au niveau du taux de dépôt (-0,4%), à la condition que ces banques atteignent un certain niveau d’octroi de crédits.

Screen Shot 2016-03-14 at 16.11.42

Globalement, la BCE tente une fois encore d’injecter des fonds supplémentaires dans l’économie moyennant l’octroi de crédits par les banques. Son objectif est avant tout de rendre le crédit moins cher, dans l’espoir de doper les investissements des ménages et des entreprises, ce qui doit soutenir la croissance et, à terme, l’inflation.

Jusqu’ici, cette stratégie n’a pas porté beaucoup de fruits, et il est peu probable que ces nouvelles mesures changeront la donne. Dans le cadre de réflexion et de travail de la BCE cependant, le choix est maigre. La BCE a en effet un seul objectif officiel : maintenir l’inflation à un niveau inférieur mais proche des 2%. Pour réaliser cet objectif, la BCE n’a qu’un instrument (et plusieurs variations possibles autour du même thème) : tenter d’orienter les masses monétaires vers l’économie.

Entre-temps, la BCE manque son objectif depuis trois ans, et il semblerait que cela ne soit pas près de changer. Pour autant, il est logique que la BCE continue d’essayer, même s’il existe des doutes justifiés par rapport à la faisabilité de ce projet. Des mesures d’encouragement supplémentaires ne sont dès lors pas à exclure. Et de nombreuses possibilités subsistent aujourd’hui encore :
  • Qu’importe ce qu’affirme Draghi, les taux peuvent encore baisser. Le taux suisse s’élève par exemple à -0,75%.
  • Le programme de rachat d’obligations peut être intensifié. Même si tout est mis en œuvre comme annoncé, la BCE aura malgré tout imprimé moins de billets que les autres banques centrales.
  • La BCE peut racheter d’autres actifs. Ainsi la Banque centrale japonaise achète-t-elle aujourd’hui également des actions.

Reste évidemment à savoir quels effets auront ces actions au final.

 

Où va-t-on ?

Au sujet des conséquences de cette politique à plus long terme, le débat est toujours animé. Ces mesures d’encouragement monétaires n’ont jamais été tentées à cette échelle. Par le passé, aucune situation ne s’en est même approchée.

Divers scénarios sont possibles :

  • La théorie de base fonctionne bel et bien (avec retard) et la politique monétaire débouche finalement sur une croissance économique raisonnable et une normalisation de l’inflation.
  • La théorie monétaire classique qui veut que la création monétaire se traduise par de l’inflation prend le dessus, et la politique monétaire se traduit par un déraillement de l’inflation.
  • La création monétaire supplémentaire n’atterrit pas dans l’économie réelle, mais crée de nouvelles bulles spéculatives dans la sphère financière, qui finissent par éclater.
  • La politique monétaire se révèle réellement inefficace et l’économie entre dans une longue période de croissance molle, d’inflation faible et de taux bas.
  • La confiance dans le système monétaire est sapée, ce qui donne finalement lieu à une nouvelle crise économique profonde.
Ces scénarios ont évidemment des implications très divergentes pour les marchés financiers.

Implications pour la stratégie d’investissement

Pour  les investisseurs, la situation actuelle est riche en défis. Les obligations d’État traditionnelles « sûres » affichent des taux négatifs et les banquiers centraux ajoutent un facteur d’incertitude très difficile à estimer. La volatilité observée ces derniers mois devrait persister encore longtemps.

Screen Shot 2016-03-14 at 16.11.51

Pour les investisseurs, cela implique surtout qu’ils doivent tenter de se préparer à des scénarios très divers. Et qu’ils ne doivent pas s’en tenir à un seul scénario pour une longue période (qui peut évidemment être erroné). La période actuelle d’incertitude et de volatilité exige une stratégie prudente et surtout flexible pour pouvoir miser sur les changements de circonstances.

Les principes suivants sont dès lors décisifs pour toute stratégie d’investissement dans le climat actuel :

  • Tenir compte des différents scénarios possibles et prendre des positions qui peuvent produire un rendement dans ces différents scénarios.
  • Rester suffisamment flexible pour pouvoir miser sur les circonstances changeantes. Ce qui implique également de ne pas s’en tenir à un indice de référence
  • Adopter une vision globale
  • Se ménager la possibilité de conserver d’abondantes liquidités pendant des périodes déterminées
  • Être en mesure de s’écarter de certains secteurs et régions lorsqu’ils ne recèlent plus d’opportunités
  • Appliquer une approche multidisciplinaire, au lieu de compartimenter les classes d’actifs. Les opportunités peuvent être recherchées dans l’ensemble de la structure de capital des entreprises/de l’économie.
Ces principes, ancrés dans la politique d’investissement d’Econopolis, peuvent nous aider à traverser sans trop d’encombres les périodes de haute volatilité. 


Cet article a été rédigé par Bart Van Craeynest

le 11 mars, 2016

Après ses études d’économie à l’UFSIA, Bart Van Craeynest a rejoint le secteur financier en tant qu’économiste. Il suit depuis plus de 15 années déjà les évolutions économiques en Belgique et à l’international, et jauge l’impact de ces dernières sur les marchés financiers. Après un long passage chez une grande banque belge, il est devenu économiste en chef d’un organisme financier en 2010. Depuis 2015, Bart Van Craeynest est l’économiste en chef d’Econopolis. Il est co-responsable du scénario économique de la maison et à ce titre étroitement impliqué dans la définition de la stratégie d’investissement.