La nature, c’est cher

Lundi dernier, Givaudan, le géant suisse des arômes et parfums, a annoncé sa plus grande acquisition en dix ans. Il met environ 1,3 milliard d’euros sur la table pour Naturex, un petit concurrent français spécialisé dans les parfums et arômes d’origine naturelle. En dépit du prix jugé prohibitif, les investisseurs ont souligné l’utilité stratégique de l’opération.

Un peu plus de la moitié du chiffre d’affaires de Givaudan – 5 milliards de francs suisses au total – provient des arômes, le solde des parfums. Et le groupe réalise près de la moitié de son chiffre d’affaires sur les marchés émergents. Car si l’entreprise reste très peu connue du grand public, nous entrons presque quotidiennement en contact avec des produits qui comprennent des ingrédients de Givaudan. Si vous mangez un yaourt ou utilisez du parfum, il y a environ une chance sur quatre que ces produits contiennent des arômes ou parfums Givaudan. Avec sa part de marché de plus de 25%, l’entreprise est le leader mondial dans son secteur. Consolidation et avantages d’échelles ont créé un marché oligopolistique. Avec le groupe suisse Firmenich (non coté), les Américains d’IFF et les Allemands de Symrise, Givaudan contrôle en effet environ deux tiers du marché mondial des parfums et arômes. Cascade Investment, un véhicule d’investissement de Bill Gates, est l’un des principaux actionnaires de Givaudan, dont il détient 14% du capital.

Secteur attrayant

Les producteurs d’aliments, de boissons, de parfums, de produits ménagers, de cosmétiques et de produits de soins lancent quelque 35.000 nouveaux produits par an. Pour chacun de ces produits, ils demandent à deux à quatre producteurs de parfums et arômes de formuler une proposition sur la base de leur groupe cible, des exigences liées aux produits et du coût du produit final. Les producteurs de parfums et arômes dont la proposition l’emporte fourniront ensuite les parfums ou arômes pendant l’ensemble du cycle de production. Comme les produits de consommation sont peu sensibles à la conjoncture, les producteurs de parfums et arômes enregistrent des revenus stables et très prévisibles. Les parfums et arômes sont un marché de croissance lente mais constante (à un chiffre).

Les parfums et arômes sont des produits intéressants. Ils constituent souvent un élément décisif dans le choix du consommateur en faveur d’un produit ou d’une marque. Pourtant, ils ne représentent qu’une fraction (0,5 à 5%) du coût du produit final dans lequel ils sont intégrés. Et ce facteur, en combinaison avec le savoir-faire exigé, permet aux producteurs de parfums et arômes de réaliser des marges attrayantes.

L’opération est stratégiquement sensée…

1513661393901L’acquisition de Naturex s’inscrit dans la stratégie de Givaudan : compléter la croissance organique de l’entreprise – portée par des investissements continus – par des acquisitions ciblées. Comme son nom le laisse présager, Naturex est spécialisée dans les ingrédients naturels. Ces derniers sont utilisés dans l’alimentation, les produits de santé et les cosmétiques. L’acquisition de Naturex s’inscrit dans la tendance voulant que le consommateur opte de plus en plus pour les produits d’origine naturelle. Aujourd’hui, 60% des matières premières utilisées par Givaudan dans sa division arômes sont d’origine naturelle (pour les parfums, c’est 20%). Le rachat de Naturex va encore accroître ce pourcentage.

… mais le prix est à l’avenant

Mais pour acquérir Naturex, Givaudan a dû largement délier les cordons de la bourse. Concrètement, Givaudan commencera par racheter une participation de 40,6% à quelques actionnaires pour 522 millions d’euros. Le groupe lancera ensuite une offre sur le solde des actions de 135 euros par action, ce qui suppose une prime de 42% sur le cours de clôture de vendredi. Au total, la transaction coûtera ainsi quelque 1,3 milliard d’euros. Le prix proposé correspond à 20 à 22 fois le bénéfice et 3,2 fois le chiffre d’affaires de Naturex.

Les perspectives à (moyen et) long terme restent très favorables pour l’industrie des arômes et des parfums. Mais à court terme, l’impossibilité de répercuter immédiatement la totalité de la hausse des prix des matières premières pèse sur les marges. En outre, l’industrie doit s’adapter à l’évolution rapide des préférences des consommateurs qui pénalisent surtout ses grands clients. L’acquisition de Naturex doit y aider Givaudan. Reste à savoir si cela justifie le prix de la transaction.



Cet article a été rédigé par Bernard Thant

le 30 mars, 2018

Bernard Thant a obtenu son diplôme en Sciences Commerciales à l’EHSAL (maintenant connu sous le nom Hogeschool-Universiteit Brussel, un collège universitaire à Bruxelles), puis a suivi un cours complémentaire d'un an en Finance et Gestion d'Actifs. Après ses études il a fait la plus grande partie de sa carrière chez Société Générale Private Banking Belgique (précédemment Banque de Maertelaere) en tant qu'analyste financier puis gestionnaire de portefeuille actions. Bernard a rejoint l’équipe Econopolis Wealth Management en septembre 2014 comme analyste financier actions.