Le pharma-paradoxe

Tant en Europe (Sanofi, Astra Zeneca, GlaxoSmithKline…) qu’aux États-Unis, (Pfizer, Merck, Amgen…), le secteur de la santé se montre assez performant cette année en Bourse. En termes de ratios cours/bénéfices, les actions pharmaceutiques ne sont pourtant pas chères dans une perspective historique. Pourquoi ce paradoxe? Econopolis a cherché à identifier les entreprises qui se portaient bien dans le secteur, et celles qui étaient plus menacées.

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La fin des brevets

Les nombreux progrès réalisés par l’industrie pharmaceutique ont contribué à réduire les pathologies ; des traitements longs et chers ne sont plus nécessaires et la qualité de vie s’est améliorée. Souvent, il s’agit de médicaments et de traitements relativement communs et financièrement accessibles.

Simultanément, il existe aussi des médicaments et traitements particulièrement chers et dans ce domaine, un manque de transparence suscite un débat sur une tarification éthique. Assaisonnez le tout des controverses incessantes sur la réglementation médicale et les subventions, et le prix élevé accolé à l’innovation pharmaceutique et vous comprendrez que cette industrie n’est pas des plus aisées à « saisir ».

Quelques-uns des produits les plus rentables des grands producteurs de médicaments se rapprochent de leur échéance. Certains sont sur le marché depuis deux décennies et peuvent commencer à craindre l’arrivée de jeunes concurrents. Par coïncidence, de nombreux brevets sont arrivés à échéance cette année : dans le jargon, on parle de patent cliff. Les analystes prévoyaient donc qu’en l’absence probable de nouveaux blockbusters, 2018 serait surtout une année de fusions et acquisitions dans l’industrie pharmaceutique. Pourtant, nous n’avons assisté à aucune mégatransaction. En revanche, de nombreux plus petites transactions ont été conclues, y compris près de chez nous avec par exemple Ablynx et Tigenix.

Survival of the fittest

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Après avoir prédit quelque dix blockbusters potentiels au printemps 2017 et avoir déjà dû en retirer deux fin 2017, l’action du groupe américain Johnson & Johnson a tenu le choc. Son plus grand succès, remicade (médicament contre le rhumatisme), se vend en effet encore très bien.

Roche aussi s’en est bien sortie avec des blockbusters comme Ocrevus, Perjeta, Alecensa et Tecentricq. Malgré la crainte d’une perte de chiffre d’affaires de 40% d’ici la fin de la décennie sous l’effet de l’expiration de brevets, les perspectives sont raisonnables parce que l’entreprise a investi suffisamment tôt et lourdement dans de nouveaux produits. Roche se distingue tout particulièrement dans la lutte contre le cancer. Le cancer remplace de plus en plus les maladies infectieuses comme principale cause de mortalité dans de nombreux pays émergents, et l’entreprise devrait en tirer profit – pardonnez notre cynisme.

Les emprises actives dans la technologie médicale, comme le groupe américain Becton Dickinson (BD), peuvent être satisfaites des trois premiers trimestres de l’année 2018. L’acquisition de CRBard lui a permis d’étendre sa gamme aux seringues et aux aiguilles, aux systèmes de perfusions, aux tubes de prélèvements sanguins, aux systèmes de cultures cellulaires et aux réactifs. L’entreprise est peu dépendante du prix des médicaments, car elle n’en a aucun en portefeuille. La technologie médicale est le segment de l’industrie pharmaceutique le plus performant depuis quinze ans. Il a même quintuplé sa valeur en Bourse au cours de cette période.

Dans le secteur de la santé, les entreprises qui ne sont pas (largement) tributaires du remboursement de médicaments et de l’aspect réglementaire (lisez : politique) ont aujourd’hui une longueur d’avance. Pensez en particulier au sous-secteur des soins esthétiques. Et dans ce domaine, le premier mot – ou la première marque – qui vient à l’esprit est botox, le produit vedette d’Allergan. Le botox n’est pas uniquement utilisé pour les soins esthétiques, mais aussi pour le traitement de la migraine, de la sudation excessive, de la double vue et d’une vessie hyperactive. Et le produit revendique toujours une part de marché de plus de 70%, bien que son brevet ait expiré il y a plus d’une décennie. Une marque forte est extrêmement importante dans l’industrie acétique. Dans la mesure où le tabou qui entoure les traitements esthétiques tombe peu à peu chaque jour, Allergan n’est pas en difficulté malgré la perte du brevet sur un de ses autres grands médicaments.

Rarement aussi bon marché

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Le secteur de la santé présente des valorisations relativement faibles dans un contexte historique. D’une part, certains groupes pharmaceutiques peuvent surtout s’en vouloir à eux-mêmes parce qu’ils n’ont pas compensé à temps la perte de leurs brevets sur des grands médicaments par de nouveaux produits (obtenus ou non par acquisitions). Mais la politique économique de Donald Trump – effectivement, encore lui… – n’y est pas non plus étrangère.

Trump veut réduire les prix dans le secteur via son plan American Patients First. Le plan en question est encore loin d’être approuvé, mais les grandes entreprises pharmaceutiques l’anticipent déjà en soulignant qu’elles n’augmenteront pas leurs prix cette année, ce qui a bien entendu un effet direct sur la croissance des bénéfices des entreprises concernées et du secteur.

Les entreprises qui se sont spécialisées dans les médicaments génériques sont particulièrement en difficulté. Une concurrence intense et des prix en chute constante pèsent sur ce sous-secteur qui n’a généré aucun rendement en Bourse sur une période de quinze ans !

En moyenne, le secteur pharmaceutique n’est pas exagérément cher, même si on n’y trouve plus d’actions bradées. C’est aussi un secteur particulièrement délicat en raison des nombreuses variables à prendre en compte : il est sujet à une forte disruption, est confronté à une évolution constante de la réglementation et de son appréciation sociale, doit constamment rechercher une rentabilité solide sans ignorer aucune considération éthique et en approchant intelligemment les marchés émergents. Difficile de faire plus complexe. Il est donc crucial de privilégier la durabilité.



Econopolis

Cet article a été rédigé par Econopolis

le 12 octobre, 2018

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