Sprint + T-Mobile : un mariage de raison.

Le week-end dernier, les experts en transactions de plusieurs grandes banques d’investissement ont mis la dernière main à une proposition de fusion entre les groupes de télécommunications américains Sprint et T-Mobile US. Résultat : le lundi, l’action Sprint perdait quelque 14%, celle de T-Mobile US baissant de 6%. Bien qu’ils trouvent un sens à cette énième tentative de consolidation de T-Mobile, les investisseurs ne croient pas en l’approbation de la transaction.

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Le marché américain de télécommunications compte quatre grands acteurs : AT&T (chiffre d’affaires : 160 milliards de dollars), Verizon (126 milliards de dollars), T-Mobile (40 milliards de dollars) et Sprint (33 milliards de dollars). En raison de leur taille, AT&T et Verizon sont donc les acteurs dominants, alors que Sprint et T-Mobile US sont considérés comme leurs challengers.

Sprint est détenu à 83% par SoftBank, un investisseur japonais en technologies. Sprint traîne une dette relativement importante, raison pour laquelle l’opérateur a essuyé des pertes ces trois dernières années. L’action Sprint a nettement sous-performé celles de ses concurrents directs l’an dernier.

T-Mobile US est cotée sur le Nasdaq, mais détenue à 62% par Deutsche Telekom, un des plus grands opérateurs de télécommunications européens. Ces dernières années, T-Mobile US est parvenu à gagner de nombreux nouveaux clients grâce à une politique commerciale agressive, ce qui lui a permis d’augmenter nettement son chiffre d’affaires. Le tout s’est traduit par une excellente performance de l’action sur ces cinq dernières années. Mais en raison de sa base de clients plus faibles, T-Mobile US accuse toujours un net retard sur Verizon en termes de marges bénéficiaires. En outre, T-Mobile US ne dispose pas de son propre réseau fixe, ce qui est un handicap dans un monde où la convergence joue un rôle important.

Tentatives de consolidation

Deutsche Telekom entretient des rapports d’amour-haine avec T-Mobile US. D’une part, le groupe allemand a longtemps voulu se concentrer sur l’Europe, et T-Mobile US ne revêtait donc pas un intérêt stratégique. D’autre part, c’est T-Mobile US qui a permis à Deutsche Telekom d’encore enregistrer une croissance ces dernières années, contrairement à un grand nombre de ses concurrents européens.

Deutsche Telekom a déjà tenté d’associer T-Mobile à un concurrent à plusieurs reprises ces dernières années. En 2011, la vente à AT&T a capoté parce que les autorités de régulation (Department of Justice) ont jugé que la combinaison réduirait excessivement la concurrence. L’échec de la transaction a tout de même permis à Deutsche Telekom d’empocher une indemnité de rupture de quelque 3 milliards de dollars en cash et un spectre d’une valeur d’environ 1 milliard de dollars.

En 2012, Deutsche Telekom a changé d’approche. Elle a fusionné T-Mobile US avec Metro PCS, un opérateur mobile coté en Bourse nettement plus petit. Grâce à cette combinaison, T-Mobile a obtenu non seulement une cotation en Bourse, mais aussi plus de spectre et de ressources pour poursuivre le développement d’un réseau de mobilophonie combiné. La transaction a également ramené la participation de Deutsche Telekom dans T-Mobile US environ 62%.

Depuis, plusieurs tentatives ont été entreprises pour fusionner T-Mobile US et Sprint. Les négociations ont cependant avorté, généralement par crainte d’un veto opposé par les autorités.

Sens…

Avec Trump à la présidence et une majorité républicaine au Congrès, T-Mobile et Sprint considèrent manifestement qu’elles ont plus de chance de faire approuver leur mariage. Aucun échange de liquidités n’interviendrait dans l’opération. Les actionnaires de Sprint recevraient une action T-Mobile US par lot de 9,75 actions Sprint. Au terme de l’échange, la participation de Deutsche Telekom dans T-Mobile US s’élèverait à environ 42%, celle de Softbank à quelque 27%, et le pourcentage d’actions librement négociables à environ 31%. John Legere, l’actuel patron de T-Mobile US, assumerait la direction de la nouvelle entreprise fusionnée. Celle-ci compterait quelque 127 millions de clients pour un chiffre d’affaires d’environ 76 milliards de dollars et serait en mesure de concurrencer bien plus efficacement les géants AT&T et Verizon.

tmobLa fusion potentielle de T-Mobile US et Sprint est une mégatransaction. L’entreprise fusionnée aurait une valeur de quelque 150 milliards de dollars (dettes comprises). À terme, l’opération devrait générer quelque 43 milliards de dollars de synergies (via une baisse des coûts et des investissements). Les frais d’intégration se monteraient cependant à environ 15 milliards de dollars. Parmi les principales économies, la nouvelle combinaison pourrait développer un réseau 5G commun au lieu de deux réseaux distincts pour T-Mobile US et Sprint. Pour ses clients, l’entreprise fusionnée promet des prix plus bas, des formules combinées et la disponibilité plus rapide d’un réseau 5G.

… et incertitudes.

D’un point de vue financier et opérationnel, une fusion entre T-Mobile US et Sprint est à saluer. Compte tenu des lourds investissements à venir dans le développement des réseaux 5G et la situation politique actuelle, le timing ne semble pas mal choisi. L’approbation de la transaction s’apparente cependant à un véritable tour de force. Non seulement elle prendra – dans le meilleur des cas – des mois, mais convaincre les autorités qu’elle n’affectera pas trop la concurrence ne sera pas une sinécure et pourrait exiger de lourdes concessions.

 



Cet article a été rédigé par Bernard Thant

le 4 mai, 2018

Bernard Thant a obtenu son diplôme en Sciences Commerciales à l’EHSAL (maintenant connu sous le nom Hogeschool-Universiteit Brussel, un collège universitaire à Bruxelles), puis a suivi un cours complémentaire d'un an en Finance et Gestion d'Actifs. Après ses études il a fait la plus grande partie de sa carrière chez Société Générale Private Banking Belgique (précédemment Banque de Maertelaere) en tant qu'analyste financier puis gestionnaire de portefeuille actions. Bernard a rejoint l’équipe Econopolis Wealth Management en septembre 2014 comme analyste financier actions.